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Boujloud

  • Théâtre

Les 11 et 12.11.2021Friche la Belle de Mai, Marseille

Kenza Berrada

En Pratique

  • Friche la Belle de Mai, Marseille
  • Friche la Belle de Mai, Marseille

Salle Seita

Durée : 1H

De et avec Kenza Berrada
Création sonore Kinda Hassan
Création vidéo Maud Neve
Création lumière Rima Ben Brahim
Chorégraphie Elsa Wolliaston, Annabelle Chambon & Cédric Charron

Production KUMQUAT | performing arts (Laurence Larcher & Gerco de Vroeg)
Coproduction Institut Français du Maroc, Rabat, Maroc / Goethe Institut, Rabat-Marrakech, Maroc / GMEM, Centre national de création musicale, Marseille (FR) / Domaine de Lorient, Saint-Péray (FR) / Le Cube, Art Center, Rabat (Maroc)
Soutiens Institut Français, Paris (FR) / Arab Fund for Arts & Culture (AFAC)
Remerciements Raphaël Chevènement Opéra National de Bordeaux / Zoubida Mseffer / Abdelouahhab et Amina Berrada / Inès Fourrier / Noemie De Lapparent / Driss Ksikes / Chloé Lavalette

Présentation

Je ne pensais pas que mon histoire intéresserait quelqu’un”. Houria la confie à Kenza Berrada. Elle lui raconte les violences sexuelles qu’elle a subies enfant. L’artiste l’entend. Elle choisit l’univers du rite ancestral marocain lié à l’Aïd-El-Kebir : le Boujloud “l’homme aux peaux” pour parler de l’abus sexuel. Il agit comme une répétition. Kenza Berrada retourne symboliquement ses peaux pour qu’il ne reste sur elles que les bouches des femmes marocaines. Et élever leurs voix en clameur.

Entretien Kenza Berrada

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la genèse du spectacle Boujloud ? 
Je souhaitais aborder la question du consentement chez les jeunes femmes marocaines, de mon âge. Pour de nombreuses trentenaires de ma génération, leurs grand-mères ont souvent été mariées très jeunes. Au Maroc, plus de 20 000 mariages de jeunes filles mineures ont lieu encore chaque année. Mon questionnement était très foisonnant. C’est ma rencontre avec Houria (le prénom est modifié) qui m’a amenée à recentrer mon propos. Elle m’a raconté son histoire : elle a été violée à l’âge de 7 ans. Elle n’en avait jamais parlé à personne. Elle pensait que son histoire n’intéresserait personne. J’ai entendu Houria. J’ai décidé de faire de son histoire, une fiction. J’ai rencontré d’autres femmes qui ont été également abusées sexuellement. Cela semblait presque être une « banalité », mais qui avait bouleversé leurs vies. Comme Houria, elles ne se sont pas livrées immédiatement. Prendre le temps de parler avec elles, était la seule manière de gagner leur confiance et libérer leur parole. Il a fallu notre rencontre pour qu’elles prennent conscience des conséquences durables qu’avait eues l’agression sexuelle sur leur vie. Il est là précisément le nœud de la pièce. Après le viol, que reste-t-il ? Qu’est-ce qui est encore à l’œuvre dans le corps de l’adulte qui a été abusée sexuellement, enfant ? On a trop tendance à en parler au passé. L’abus sexuel ne finit pas.

Si l’abus sexuel est une répétition, en parler est peut-être enfin, depuis #meetoo, « autorisé » sur le plateau, aujourd’hui.
A l’heure de #Meetoo, la parole s’est libérée. Mais il faut insister sur le fait qu’elle a toujours existé.  Est-ce que toutes les victimes ont été écoutées, entendues ? Là est LA question. En dépit du formidable travail accompli par les associations sur le terrain, les victimes sont en droit de se demander pourquoi elles n’ont pas été écoutées plus tôt ? Pourquoi est-ce qu’elles ont dû attendre que les victimes soient des stars ou des politiques pour être enfin entendues ? Ici se dessine la singularité de mon geste de metteure en scène et de comédienne : faire surgir sur le plateau ce que des femmes m’ont confié dans des lieux d’intimité.

Comment rendre partageable sur le plateau une expérience aussi violente, aussi difficilement formulable et dont personne n’a envie a priori d’entendre les détails ?
On l’a bien vu avec le succès en librairie de La Familia Grande de Camille Kouchner. Même si cette expérience n’est pas la nôtre, même si nous nous sentons mal à l’aise, nous sommes touché.es par ces histoires. Elles ne sont pas des histoires isolées ou sensationnelles. Elles nous rappellent que nous sommes des corps face à ces drames, pleins de questionnements, de rage ou de tristesse. Que fait-on concrètement pour protéger nos enfants ou les enfants de nos familles ? Ou encore d’ami.es ? On peut partager une idée mais peut-on partager une expérience inscrite dans les os, dans la chair ? Cette expérience se faufile dans mon écriture. Le plateau sert pour moi à développer une langue pour parler de Houria. Et surtout de toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles. Pour tenter de faire ressentir aussi précisément que possible dans notre corps ce qu’elles ressentent dans leur corps. Ce qui prime dans Boujloud, c’est l’intelligence émotionnelle. Toute passe par le corps sensiblement. Houria parle du frottement du pénis sur sa peau. Comment le transmettre ? Mon travail est avant tout une attention infinie à la matière sensible, qui passe à travers la voix, le son, le corps, la lumière et le silence. Le plateau est le lieu de l’infime qui met en branle l’émotion, la pensée. C’est aussi le lieu de la confrontation cruelle où se reconfigurent nos propres expériences, nos relations. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour se parler ou se soutenir. C’est aussi là que s’exprime mon militantisme. Même si Boujloud se tient loin de toute position de surplomb ou d’accusation, la pièce n’épargne personne. Elle tient parole. Car même si la plupart des victimes sont parfaitement intégrées, toutes le disent : les douleurs physiques persistent tout le long de leur vie. J’aimerais que nous le ressentions dans notre chair. Un spectacle n’est pas un article dans un journal.

Vous faites appel au rite de Boujloud (« l’homme aux peaux »), l’homme qui a été transformé en homme animal pour avoir abusé sexuellement de femmes dans un lieu sacré. Comment votre geste rencontre-t-il le mythe ?
Dans Boujloud, je revêts les peaux des victimes, des agresseurs et des témoins. Je passe continuellement de l’un.e à l’autre, sans qu’ils.elles soient pour autant à égalité. Les paroles, les gestes se répètent en boucle. Car il ne suffit pas de dire une seule fois : j’ai été violée. Il faut le dire et le redire pour être enfin compris. C’est pour cette raison que je scande. Boujloud est un long voyage au-delà de l’oubli accompli dans une sorte de transe, non pas pour nous souvenir avec tristesse de ce qui s’est passé, mais pour atteindre un état de pleine conscience qui nous permet de nous emparer de ce que les victimes traversent encore, et de tout ce que cela produit encore. C’est vraiment ça.